Pollution de l’air : 48 000 personnes décès chaque année

La pollution de l’air engendre 48 000 décès anticipés chaque année, soit 14 fois plus que sur les routes. Le magazine Décisions durables lui consacre tout un dossier dans son numéro de novembre. Vous pourrez y lire notamment un entretien avec Isabella Annesi-Maesano, directrice de recherche à l’Inserm.

Alain Grumberg : Quels sont les principaux polluants?

Isabella Annesi-Maesano : Il faut distinguer différents types de polluants :

  • Les polluants non intentionnels peuvent être d’origine naturelle et associés aux éruptions volcaniques, aux feux de forêt ou aux vents de sable. Ils sont à la fois gazeux et particulaires et peuvent se déplacer sur de longues distances. Il est difficile d’agir sur ces émissions. Par contre, il est possible de prévenir les populations, en particulier les populations sensibles : enfants, personnes âgées, malades. Les feux de forêts et les vents de sable devraient augmenter avec le réchauffement climatique et devenir préoccupants dans certaines régions du globe : Afrique dont Maghreb, Californie, Asie du Sud Est, pourtour méditerranéen, Russie, Australie.
  • Les polluants non intentionnels d’origine anthropique sont associés aux activités humaines : industrie, transports, sources résidentielles dont chauffage, agriculture. Ce sont ceux dont on se préoccupe en priorité car il est possible de les limiter à travers des réglementations nationales et internationales. Certains sont déjà réglementés et fortement encadrés : le dioxyde de soufre (SO2), les oxydes d’azote (NO, NO2), les composés organiques volatiles dont le benzène (COV), l’ozone (O3) et les particules atmosphériques mesurées en fonction de leur diamètre aérodynamique et en quantité par m3 d’air (PM10, PM2.5).
  • D’autres polluants non réglementés sont préoccupants, en particuliers les polluants d’origine agricole qui sont utilisés en épandage : pesticides et engrais. Il ne faut pas oublier les nombreux polluants de l’air intérieur émis par les revêtements de sol et de mur, par les meubles, par les produits ménagers, par les parfums d’intérieur dont les encens, par la cuisson des aliments. Ce sont essentiellement des composés organiques volatiles.

Pourquoi sont-ils dangereux pour notre santé?
Nous respirons ces polluants avec l’air et selon leurs propriétés physico-chimiques ils pénètrent plus ou moins profondément dans l’appareil respiratoire.

  • Pour les gaz, les plus solubles comme le dioxyde de soufre s’arrêtent au niveau des voies aériennes supérieures, nez, pharynx, trachée.
  • Les moins solubles, comme les oxydes d’azote et l’ozone, descendent jusqu’au poumon profond, le niveau alvéolaire. Leurs effets biologiques dépendent de leur capacité à interférer avec les tissus du poumon : épithélium nasal, trachéal et bronchique, épithélium alvéolaire en sachant qu’un épithélium est là pour nous protéger d’une agression qui vient de l’extérieur. Les particules pénètrent dans le poumon en fonction de leur taille. Les plus grosses sont arrêtées au niveau des voies aériennes supérieures. Les plus petites descentes jusqu’aux alvéoles. Les effets biologiques dépendent ensuite de leur réactivité chimique. Elles produisent souvent un « stress oxydant », c’est-à-dire une réaction cellulaire non contrôlée qui conduit à la formation d’un surplus de radicaux libres. Ceux-ci sont très réactifs et capables d’altérer le fonctionnement cellulaire en lésant les lipides membranaires, les protéines et les acides nucléiques. Une des réactions biologiques courantes en réponse à ce stress est l’induction d’une inflammation qui peut être à l’origine de crises d’asthme et d’accidents cardiovasculaire chez les personnes à risque. Ce stress peut devenir chronique quand il est répété, ce qui est le cas chez les habitants des régions les plus polluées. Il est associé à l’aggravation de pathologies telles que la rhinite, l’asthme, la bronchite chronique et les maladies cardiovasculaires, le cancer broncho-pulmonaire.

Pourquoi ne sommes-nous pas égaux face aux polluants?
Un adulte en bonne santé a les moyens de lutter contre ces agressions. L’appareil respiratoire est équipé de systèmes de défense : le mucus qui protège les voies aériennes et participe à l’élimination des particules, les macrophages,  cellules du système immunitaire, qui collaborent à l’élimination des particules. Cependant, quand l’atmosphère est très polluée ou quand ces systèmes de protection ne sont pas encore bien fonctionnels ou déficients, les polluants s’accumulent et deviennent de plus en plus agressifs. C’est ce qui arrive dans les sites très pollués ou chez des populations vulnérables bébés, jeunes enfants, malades, personnes âgées.

En tant que scientifique et citoyenne quelles mesures prendriez-vous urgemment si vous en aviez le pouvoir?
Les mesures les plus urgentes concernent les polluants pour lesquels nous avons des données d’impacts sanitaires clairs à partir des études épidémiologiques et toxicologiques : l’ozone, les oxydes d’azote, les particules fines. Les concentrations de ces polluants réglementés ne diminuent pas ou pas assez depuis dix ans. Par ailleurs, les études européennes récentes comme APHEKOM coordonnée par Santé Publique France (ex Institut de veille sanitaire) montrent qu’en appliquant la valeur cible de l’OMS de 10µg/m3d’air pour les PM2.5 on peut gagner plusieurs mois d’espérance de vie dans les villes les plus polluées comme Marseille en France et que la sécurité sociale pourrait économiser les millions d’euros que lui coutent les arrêts de maladie liés à la pollution atmosphérique. Ceci veut dire la mise en place de mesures fermes de restriction de circulation dans les zones urbaines les plus denses, un meilleur contrôle des sources résidentielles et tertiaires et un dialogue constructif des pouvoirs publics avec la population pour obtenir l’acceptation de ces mesures de santé publique.

Un autre problème préoccupant concerne les épandages agricoles. La métrologie des aérosols lors des pics récents de pollution atmosphérique en France  a mis en évidence une forte implication des épandages d’engrais azotés, responsables à distance de la formation de particules secondaires ultrafines dont on ne connait pas bien les impacts sanitaires. Les pesticides font également partie des sources de polluants atmosphériques non réglementés dont les données actuelles montrent qu’on les retrouve à distance dans l’air des villes. Il est donc urgent de modifier certaines pratiques agricoles pour qu’elles deviennent plus respectueuses de la santé et de l’environnement.

Dans tous les cas ces mesures, qui sont souvent considérées comme coercitives et mal acceptées par une partie de la population, doivent être expliquées et nécessitent avant leur mise en œuvre un gros effort de concertation avec les différentes « parties prenantes » pour qu’elles réussissent. Des exemples, dans divers villes européennes, montrent qu’il est possible que les villes deviennent respirables. Par ailleurs, une fraction du monde agricole prend conscience des dangers pour eux-mêmes et la population d’une utilisation excessive des produits chimiques (pesticides, engrais) en épandage et modifie ses méthodes de culture. Ces changements de pratiques agricoles devraient servir d’exemple à travers une meilleure communication permettant de faire accepter des normes plus contraignantes.