La santé des entrepreneurs en période de pandémie

L’observatoire AMAROK et le LABEX Entreprendre viennent de donner les premiers résultats de leur toute récente enquête portant sur l’état de l’entrepreneuriat français dans le cadre du redémarrage économique post-crise sanitaire.

Pour rappel l’objet prioritaire de l’observatoire AMAROK, créé en 2010, porte sur l’étude des croyances, des attitudes et des comportements des dirigeants de PME et autres travailleurs non-salariés (artisans, commerçants, professions libérales) à l’égard de la santé physique et mentale, que ce soit leur propre santé ou celles de leurs salariés. Il conçoit et propose également des actions concrètes de terrain sur le plan préventif via des outils de sensibilisation et des formations à la prévention. Cette démarche a permis, à ce jour, de suivre plus de 1 000 chefs d’entreprises[1].

Enquête
Du 16 au 22 avril 2020, ce n’est pas moins de 46 220 chefs d’entreprises de PME/TPE qui ont été contactés, dont 1 926 ont répondu au questionnaire qui leur a été envoyé, soit un taux de 4,6% de réponse. Sous la conduite du professeur Olivier Torrès de l’Université de Montpellier (MOMA) et chercheur associé à Montpellier Business School, l’équipe de recherche[2] a analysé les réponses des dirigeants appartenant à des secteurs divers (commerce, artisanat, tourisme, industrie, BTP, service…

Résultats
Les premiers résultats font état d’une dégradation de la santé mentale des chefs d’entreprise. Leur sommeil est très nettement affecté et le score du niveau de burnout atteint un niveau jamais enregistré depuis la création de ce baromètre. C’est le risque du dépôt de bilan qui prime devant celui de contracter le coronavirus. On pourrait imager ce résultat en disant que c’est la mort de son entreprise qui est redoutée avant la sienne propre. Le caractère du lien, qu’Olivier Torrès qualifie d’existentialiste, entre le dirigeant et son entreprise, l’éloigne du danger personnel pour gagner celui qui menace son activité, sa création, son leitmotiv professionnel quotidien.

  • L’épuisement mental est en grande partie fondé par le sentiment profond d’impuissance, d’être « coincé » dans une situation qui lui échappe.

Inquiétudes
L’étude fait apparaitre un profil singulier de chef d’entreprise, en attente de livrer bataille, de raviver ses forces dans l’épreuve, en un mot de se mobiliser pour redémarrer, le plus vite possible. S’il n’est pas démobilisé, en revanche il s’épuise mentalement à redéfinir nuit et jour les scénarii, les stratégies de redémarrage. Les promesses d’aide et les contours flous de la reprise des activités le plongent dans une sorte de brouillard qui le déstabilise et ne fait qu’accroitre son sentiment d’impuissance. Cette description n’est pas sans évoquer le concept du brouillard de la guerre, décrit par Carl von Clausevitz[3], cet état où une armée, prête au combat, se trouve désemparée du fait de l‘absence ou de l’incertitude des informations concernant son environnement de bataille, la réalité est déformée, la perception brouillée.

État de vigilance
Un autre résultat de l’étude porte sur l’interrogation en ce qui concerne l’état de vigilance entrepreneuriale, notion élaborée par Israël Kirzner (1973), afin de démontrer la capacité d’un individu à envisager le futur en identifiant des opportunités d’affaires. Ce concept, affiné au fil du temps, aujourd’hui s’articule en trois dimensions:
a) La veille et la recherche d’informations.
b) Les connexions entre les informations (idées) collectées.
c) Leur évaluation (opportunités).
Dans le cadre des études portant sur la santé entrepreneuriale, la place du sommeil, donc du maintien des capacités cognitives et corrélativement de l’attention, se révèle importante.

Constats
La cohorte d’avril 2020 rend compte :
1. D’un surcroît de recherches, laissant penser à une attitude anxiogène, de recherches pathogènes, d’une accumulation d’informations.
2. De peu de connexions débouchant sur des idées.
3. D’un repérage faible d’opportunités, voire d’un manque certain d’évaluation.
Le constat tombe, celui d’une vigilance atrophiée et bornée. Ici encore l’image du brouillard s’impose, comme si, faute de sérénité face à des objectifs définis, la confusion prend le pas sur des actions concertées.

  • Plus que jamais l’accompagnement et le suivi représentent une nécessité pour ces chefs d’entreprises ‘coincés’ dont l’énergie est retenue, mais jusqu’à quand ?

Il y a bien une intention de proactivité comme le détaille l’étude, mais elle est affaiblie faute d’un horizon dégagé pour avancer.
Veiller, décoder les signaux faibles d’opportunités à saisir rapidement, mettre en œuvre les outils et motiver les hommes nécessitent un surcroît d’énergie possiblement à aller chercher temporairement à l’extérieur de ces PME et TPE pour leur redonner la force de poursuivre.

Contact : Olivier Torrès : tolivier.torres@univ-montp3.fr


[1] En savoir plus sur l’Observatoire AMAROK : http://www.observatoire-amarok.net/sites/wordpress/
[2] Équipe constituée d’Alexandre Benzari (MBS et Université de Montpellier), Jinia Mukerjee (MBS), Abdelaziz Swalhi (Université de Montpellier MOMA ), Roy Thurik (Université Érasme de Rotterdam et MBS).
[3] Carl von Clausewitz De la guerre (La République des Lettres).