Yvan Bourgnon, gladiacteur des mers

Dans son édition de mars 2017, Décisions durables donne la parole à Yvan Bourgnon, navigateur. Il explique ici son engagement écologique avec le projet « Manta », bateau expérimental de collecte des plastiques qui polluent les mers.

 À 45 ans, il peut s’enorgueillir d’avoir gagné de multiples courses et battu moult records. En 1997, il gagne notamment la Transat Jacques Vabre avec son frère Laurent. En 2002, lors de la Route du Rhum, alors qu’il a chaviré, il reste cinq jours à bord de son bateau retourné, refusant de l’abandonner. En 2013, il accomplit le tour du monde en cata de sport, sans habitacle et sans GPS, en 230 jours. En 2017, il a le projet de rejoindre, seul et sans radar, Nome en Alaska à Ingsugtusok au Groenland, soit un périple de 8 000 km au milieu des icebergs, par la mer de Beaufort, de l’océan Arctique et la mer de Baffin, rendu « possible » en raison du réchauffement climatique.

Vous voulez lutter contre la pollution ?
L’enjeu environnemental global est monumental. Je ne m’attaque qu’à un seul aspect. Nous ne sommes pas équipés pour lutter contre les conséquences de la pollution. Nous avons besoin d’une institution mondiale sur le climat, à l’image de l’Organisation des Nations unies, qui puisse voter des lois et planifier des actions, et d’un tribunal qui puisse condamner. L’accord de Paris, à l’issue de la COP21, est un pas en avant, mais nous ne nous donnons pas les moyens d’agir, pas même en Europe. Nous sommes à des années-lumière de ce qu’il faudrait faire.

Est-ce le fait d’avoir fait de la voile très jeune qui vous a sensibilisé aux défis climatiques ?
Cela m’a sensibilisé au fait que je voulais vivre sur la mer. J’en suis tombé amoureux avant de faire de la compétition. Cela a toujours été mon élément de prédilection. J’ai des souvenirs de jeunesse, d’une mer turquoise et d’une eau pure. Ces images m’ont marqué. Les signes de pollution étaient pratiquement inexistants. Lors de mes traversées de l’Atlantique, j’ai été heurté à cinq reprises par des containers, sans compter ceux que j’ai frôlés. On estime à 10 000, le nombre de containers déversés, par an, dans la mer. Quelque 100 000 flottent encore. L’explication est simple. Les cargos sont surchargés. Leur cargaison est sommairement arrimée. Quand surviennent des tempêtes, certains containers tombent à l’eau ; parfois, ils sont même largués volontairement quand ils sont mal positionnés.

Pourquoi les déchets plastiques ?
Ils ne sont qu’une partie de la pollution. Nous pourrions parler des filets pêcheurs et des multiples déchets qui sont déversés dans les océans. Le sac plastique que l’on jette à 200 km de la côte passe d’un ruisseau à une rivière, puis dans un fleuve, pour finir toujours dans la mer. Entre 8 et 10 millions de tonnes de plastiques sont déversées dans les océans chaque année[1]. En se fragmentant sous l’effet des vagues et des rayons ultra-violets jusqu’à une taille nanométrique, certains sont directement assimilés par tous les organismes marins, pas seulement les poissons qui finissent dans nos assiettes. Toute la chaine alimentaire marine est touchée.

Qu’est ce qui vous a donné envie d’agir avec le projet Manta?
Il faut savoir que 85% des déchets plastiques finissent par couler au fond des mers au bout d’un an ou plus. Seulement 1% arrive sur les plages. Dans le monde, il n’existe aucune initiative pour aller les chercher. D’où l’idée d’aller les récupérer en profitant de mon expérience de skipper, et ma connaissance du multicoque et du bateau à voile. J’ai rencontré un expert, Patrick Fabre, et nous avons étudié ensemble la faisabilité du projet. Nous nous sommes fixés un cahier des charges pour concevoir un bateau de taille significative, susceptible de transporter au minimum cent tonnes de plastique, environ 600 m3, par campagne de deux à quatre semaines. Nous avons vu qu’il était possible de créer un bateau de 60 m de long et 70 de large, avec un collecteur à l’arrière qui peut récupérer tous les déchets (2, 3 cm et plus) en surface jusqu’à 1,50 m sous l’eau, le long d’une bande côtière de 200 km. Malheureusement, les plus petits échappent ; ils finissent dans des vortex d’ordures.

Où en êtes-vous ?
Nous avons lancé le projet à l’automne 2016. Nous avons encore deux années d’études pour tout mettre au point autour de plusieurs pôles : architecture navale, propulsion, énergies, calculs de structure. Nous avons un enjeu énorme d’engineering sur le collecteur à l’arrière en termes :

  • de comportement à la mer face à la force des vagues, nous espérons aller jusqu’à trois mètres de creux,
  • de fiabilité pour éviter la dislocation,
  • et de filtration qui est liée à la propulsion ; il faut trouver un juste milieu pour ne pas empêcher le bateau d’avancer tout en tamisant efficacement l’eau.

Il y a aussi la question de la remontée des déchets. Nous n’avons aucune certitude pour le moment, même si une forme en V, avec des tapis roulants, semble la plus adaptée. Pour le moment, la modélisation se fait sur ordinateur.

Est-ce que l’écologie circulaire et l’écoconception font partie de vos préoccupations ?
Assurément. Le bateau sera cent pour cent autonome en énergies en associant l’hydrolienne, l’éolienne et les panneaux solaires… Notre intention est aussi d’utiliser des plastiques recyclés pour la construction. Le simple fait d’aller collecter les plastiques et de vouloir les valoriser nous inscrit dans une démarche d’économie circulaire. Notre système de collecte est biomimétique, c’est-à-dire qu’il est inspiré de la nature. En l’occurrence, le système est inspiré des fanons de baleine qui filtrent l’eau nourricière du cétacé. Les tapis roulants assureront le transfert des déchets vers les cuves.

Quelles sont vos prochaines étapes ?
À la fin 2017, nous pourrons lancer un prototype de 6 m de long qui nous permettra de tester plusieurs systèmes de collecteur. Fin 2018, nous aurons un bateau sur plan dont la construction prendra au moins deux ans. A long terme, l’idée n’est pas seulement d’en avoir un, mais une centaine, voire plus.

Quel est le coût du projet Manta ?
Entre 15 et 20 millions d’euros. De grandes entreprises s’engagent à nos côtés. Nous avons lancé une campagne de crowdfunding sur KissKissBankBank qui nous a permis de collecter de 151 585€, presque le double de l’objectif visé. Nous l’avons couplé à une campagne de presse pour sensibiliser le grand public et les entreprises. Nous voulions évaluer le soutien autour du projet pour pouvoir le réorienter ou le stopper s’il n’intéressait personne. Les réactions ont été ultra positives.

 Manta a donc une vocation pédagogique et scientifique ?
Manta est le porte-drapeau d’une action écologique concrète. Nous voulons associer des citoyens, des ONG et des entreprises sur le plan international, pas seulement en France mais aussi en Asie (Chine, Bengladesh…), en Afrique, etc. Sur le plan scientifique, nous voulons quantifier, qualifier et cartographier les macro-déchets plastique sur les océans pour : 

  • améliorer l’identification des sources des pollutions,
  • mieux comprendre le cycle du plastique dans l’océan,
  • améliorer, au fil du temps, l’efficacité de notre collecte et celles des autres initiatives.

Es-tu optimiste vis-à-vis des défis environnementaux ?
La prise de conscience avance doucement, mais sûrement. Il est vrai que l’élection de Trump est inquiétante, mais pas étonnante. J’ai traversé les États-Unis pendant six mois et beaucoup d’Américains ne connaissent rien des enjeux du développement durable. La pédagogie est importante. L’éducation est essentielle dès le plus jeune âge. En France, je rencontre plein de gamins qui s’intéressent aux sujets environnementaux. Ça fait plaisir.

 

Manta en quelques mots
Le projet du Manta collecteur de déchets plastique est porté par l’association The Sea Cleaners, créée par Yvan Bourgnon. Manta sera un quadrimaran, dont deux des quatre coques serviront surtout de flotteurs. En plus des voiles, Manta sera doté d’un kite wing, ressemblant à un cerf-volant. Les herses, pliables et relevables, seront à l’arrière et permettront de filtrer l’eau.

  • Largeur totale: 71,50 m
  • Largeur (ailes repliées) : 49 m
  • Longueur totale : 70 m
  • Ligne de flottaison : 60 m
  • Hauteur totale: 58 m
  • Capacité de stockage : > 600 m3, +/- 100 tonnes

 

En savoir plus

[1] Leur quantité pourrait être multipliée par dix d’ici à 2025.

[2] Source : Wikipédia.